30 août 2014

À la découverte du Kete...

« C’est nous qui avons créé cette danse. Mais nous avons arrêté de la pratiquer, c’est comme ça qu’on l’a oublié » ! C’est en ces termes que j’entendis parler du Kete pour la première fois, par un Nzema de Grand-Bassam.





Cet après-midi-là, mon oncle et moi, nous nous rendions à un rendez-vous dans le fond du village, non loin du Bouaké, le bois sacré des Nzema, lorsque des tam-tams se mirent à résonner dans le quartier France de Grand-Bassam, perturbant le calme de cette partie de la ville, d’ordinaire si paisible. Je m’interrogeai alors  sur la provenance de la musique et les raisons pour lesquelles nous l’entendions à ce moment précis. Est-ce qu’il s’agissait d’une fête ou d’une répétition pour une cérémonie spéciale ?
Je n’eus pas le temps de poser de questions que mon oncle me demanda :
 « -Tu entends les tam-tams là, tu sais ce que c’est ? 
-Non, c’est quoi ?
- Après on va aller voir »…
Ainsi, juste après notre rendez-vous, nous nous sommes précipités vers le bâtiment d’où les tam-tams résonnaient... Il y avait beaucoup d’agitation. À l’entrée de l’immeuble, des enfants allaient et venaient dans les escaliers et se bousculaient. Lorsque nous sommes arrivés au dernier étage, nous les avons trouvé beaucoup plus calmes et attentifs face à ce qui se déroulait : la leçon de Kete.





Une danse Akan

Sewa, Kwamé et Isaac, trois jeunes ghanéens,  sont tous les trois originaires du village Ashanti de Aweman Kofidua et travaillent pour la compagnie ghanéenne : amamereso, connue pour ses chorales.
Ils ont été invités, à la demande du roi de Grand-Bassam qui souhaite que les jeunes du village puissent le danser lors de grandes cérémonies.
Le Kete serait une danse royale pratiquée par l’ensemble des sous-groupes du peuple Akan lors de cérémonies importantes telles qu'une intronisation, des funérailles...

Sewa, la seule femme du groupe, danse le Kete depuis plus de dix-neuf ans. Accompagnée de Kwamé et Isaac, elle aurait été dans de nombreux pays, notamment le Nigeria, l'Éthiopie et la Sierra Leone pour l'enseigner. Elle m’explique que c’est la deuxième fois qu’ils viennent en Côte d'Ivoire. Lors de leur première visite, l’an dernier, ils ont appris aux jeunes à jouer au ‘Drum Adowa’ l’ensemble des quatre  tam-tams; à savoir le kodum, l’apentema, le petia et l’abrukuwa ; les « tam-tams traditionnels qu’on utilise pour le roi seulement ». Cette fois-ci, ils sont en Côte d’Ivoire, pour deux semaines, uniquement pour apprendre aux jeunes à danser.


Les tam-tams du Kete

Les tam-tams de l'Adowa 


Une origine incertaine …

Lorsque je les interroge sur l’origine du Kete, Sewa m’explique qu’il s’agit d’une danse qui parle d’amitié. Je lui demande alors s’il pourrait s’agir d’amitié entre un homme et une femme, d’une relation. Elle me répond que oui.

Isaac quant à lui, me donne une toute autre explication. Il me parle d’une guerre qui aurait eu lieu à un moment indéterminé. Pour célébrer leur victoire, les vainqueurs auraient créer le Kete. Les tam-tam rouges et noirs symboliseraient cela. Le rouge représenterait le sang et le noir, la couleur de la peau noire.
Les autres tam-tams de couleur marron, auraient été créés pour danser l’Adowa, similaire au Kete, à la seule différence qu’elle est dansée avec des mouchoirs dans les mains.
Le Kete symboliserait la victoire; l’Adowa, l’union.

Nous pourrions donc conclure que l’origine du Kete semble incertaine…. De plus, selon que l’on parle à un Ashanti tels que nos trois jeunes ghanéens ou un Nzema, chacun s’attribue la paternité de la danse. Mais une chose est certaine, ce sont les Ghanéens qui semblent l’avoir perpétué!



Sous l'oeil attentif de Sewa

…Qui relèverait du mythe

Sur la pochette de l’album Asante Kete drumming : music of Ghana, produit et enregistré par l’ethnomusicologue Joe Kaminski, l’origine suivante nous est proposée « l’Asante Kete drumming est un ancien genre musical Ouest Africain. Selon la légende, le Kete aurait été créé par des êtres surnaturels de la forêt. En réalité, il est probable qu’il provienne d’un ancien royaume soudanique. Au XVIII et le XIX, les Ashantis obtinrent le pouvoir militaire, c’est durant cette période qu’ils acquirent le Kete chez un peuple conquis. Les tambours du Kete accompagnaient les soldats à la bataille, étaient utilisés lors de cérémonie aux cours royales telles que des visites d’État, des exécutions, des funérailles et des inspections de mausolées royaux. Aujourd’hui, le Kete est joué lors de funérailles et est accessible au public pour danser afin de célébrer l’entrée d’une âme, de ceux qui ne sont plus parmi nous, dans le paradis des ancêtres… » [1]

Je suis allée assister au cours, deux jours d'affilé...



Une des choses qui m’a également frappée est la difficulté du groupe, à communiquer.
J’avais justement demandé à Sewa, le premier jour, comment le groupe avait réussi à gérer cette barrière. Elle me disait que c’était très difficile. Certains jours, un habitant du village qui parlait Twi, français et Nzema, venait assister aux cours et les aidait à communiquer. Les autres jours, ils se débrouillaient. 
Mais cette personne servait aussi de ce qu’on pourrait qualifier de modérateur, car il y avait de nombreuses petites tension, notamment en raison de la barrière de la langue. Les gestes des profs étaient parfois mal interprétés, les élèves se vexaient et refusaient parfois de danser... pendant quelques minutes seulement, avant de reprendre le cours en boudant un peu.


Petite mise au point - difficile de se faire comprendre


Le second jour, mon oncle qui, lui aussi, parle les trois langues, a reproché à une des élèves de ne pas écouter les consignes des ‘profs’, elle lui a répondu : « Je ne comprends pas leur Apolo ghanéen là ».

Mais mis à part ces petites tensions que l’on pourrait retrouver au sein de n’importe quel groupe de jeunes, les cours se terminaient bien souvent par un moment d’ « apothéose » durant lequel, tout le monde faisait un peu n’importe quoi, on oublie le Kete ou l'Adowa, on danse, tout simplement !


Fin du cours, moment de détente
Avec Isaac, Sewa et Kwamé, les profs.


La vue depuis le bâtiment - Immeuble Ganamet





20 juil. 2014

Notre quelque part - Nii Ayikwei Parkes


J’étais à ‘mon quelque part’,quand, à ma grande surprise, j’aperçus la couverture du livre de Nii Ayikwei Parkes, lauréat du Prix Mahogany 2014, que je reconnus immédiatement pour l’avoir vu, revu et rerevu sur internet. Je me tournai vers mon père et lui dis : ‘en fait je vais plutôt prendre celui-là’ pendant que je lui arrachai presque le livre que je lui avais demandé de m’offrir quelques minutes auparavant, pour le remplacer par 'Notre quelque part'.
Il s'agit du premier roman de Nii Ayikwei Parkes, poète du 'spoken word' qui partage sa vie entre l'Angleterre et le Ghana.

« Nous étions à notre quelque part quand elle est arrivée. Celle dont les yeux ne voulaient pas rester en place. Moi-même, je revenais de la case du malafoutier. »…  « Elle portait une façon de jupe petit petit là »p14-15


C’est ainsi que nous plongeons en plein cœur du Ghana  contemporain, dans lequel se côtoient villes et villages, aux réalités, univers et rythme différents; semblant s'accorder difficilement. Pourtant, lorsqu’une ‘masse’ suspecte est découverte à Tafo, dans la case de Koffi Atta, l’inspecteur P.J. Donkor d’Accra, fera appelle à ‘Monsieur-Un-Homme-En-Vaut-Mille’, Kwadwo ‘Kayo’ Odamtten, médecin légiste ou ‘légisse’ selon les villageois, ayant fait ses études à Londres. En somme, un Ghanéen occidentalisé. C’est par des méthodes, pour le moins, discutables et pour des objectifs qui le sont tout autant, que P.J. Donkor réclamera à Kayo un rapport digne de la série « Les Experts ». Le citadin Kayo, sera ainsi obligé de se plonger dans le village et ses manières, au rythme des histoires de Opanyin 'Yao' Poku, vieux chasseur, adepte de vin de palme, dépositaire de la mémoire de Tafo et sa forêt environnante qui cache de nombreux mystères…

Comment Kayo parviendra-t-il à découvrir la vérité ? Comment faire lorsque personne ne semble vouloir coopérer ? Lorsque les villageois, impassibles, semblent ne pas être impressionnés par les hommes de la ville et la ‘science’? Ou  lorsque toutes les réponses aux questions semblent être des paraboles ? 

 « Vous nos Aînés là, vous êtes en train de nous faire danser ici présentement. On vous pose les questions et vous nous donnez un proverbe. » p269

Et que dire de la langue ? Anglais ‘standard’, Pidgin, Twi émaillée de proverbes ou ‘sagesse’ du village de, avec des expressions qui m’ont marqué telles que « Oh Owurade! » comme on dirait « Oh Gnamien! » chez les Akans de Côte d’Ivoire; ou encore les « Chaley, eeh! ». En tant qu’Ouest Africaine, je me suis retrouvée sans aucune difficulté dans ces différents types d’anglais ou devrais-je plutôt dire de français, car j’ai lu la version française de ‘Tail of the Blue Bird’. Traduite de l’anglais par la brillante Sika Farambi, qui a obtenu, en juin, les Prix Baudelaire et Laure Bataillon 2014 pour la traduction de ‘Notre Quelque part’.


Quelle histoire !! Pétillante ! Un véritable régal. Je la recommande vivement à tous! Eï!  Vous  verrez par vous-même « mes frères, que cette terre est pleine de choses étonnantes»!

Roman traduit de l'anglais (Ghana) par Sika Fakambi
Prix Mahogany 2014
Prix Baudelaire 2014
Prix Laure Bataillon 2014
Finaliste du Commonwealth Prize 2011

24 janv. 2014

Grand-Bassam métropole médiévale des N'zima - Association Abissa

Tenter de reconstituer l'histoire des N'zima est l'objectif que se sont donnés onze co-auteurs, tous chercheurs, co-dirigés par les Pr Niamkey Georges Kodjo(historien) et Niamkey Koffi Robert (Philosophe)  et tous originaires de Grand-Bassam; à travers la rédaction de Grand-Bassam, métropole médiévale des N'zima. Ces derniers, réunis au sein du comité de l'Abissa, ont tenté, avec des précisions remarquables de retracer l’histoire des N’Zima de Côte d’Ivoire dont l’expérience, bien distincte de celle des N’Zima du Ghana, à qui ont les associe de manière presque réductrice en leur prêtant bien souvent exclusivement des origines ghanéennes, est méconnue.

Lorsque le pays N’Zima (du Ghana), royaume unitaire, organisé depuis le XIXème siècle en une confédération regroupant les royaumes de Beyinlin et d’Adouambo se brise pour former le Ghana et l’actuelle Côte d’Ivoire, les N’Zima dit de Côte d’Ivoire occupent déjà cette région.  Toutefois on observera  des vagues de migration du royaume N’Zima du Ghana vers celui de la Côte d’Ivoire en raison des guerres fratricides et pressions. La plus célèbre d’entre elle est l’épopée de la Reine Pokou qui  arrivera au XVIII eme siècle dans la vallée du Bandama ( en 1750). C’est cette dernière qui alimentera l’idée selon laquelle les N’Zima sont « arrivés  comme ça  » du Ghana.

Ainsi , les auteurs nous renseigneront sur la réalité historique de la présence des N’zima à Grand Bassam, sur  le peuplement d'Assinie, en passant par Modeste, Port-Bouet, Treichville ou encore  Grand Lahou; territoire des N’zima que les explorateurs appelleront l’Appolonie en raison de la beauté, habileté physique mais surtout l'intelligence remarquable de leurs habitants qui fera de ces derniers des négociants  incontournable dans le commerce de la région. En effet , selon certains explorateurs : « Les Apolloniens , de très beaux hommes se signalaient par la coloration foncée de leur peau, leur taille élancée, et leurs attaches fines… » p115 
Ou encore « Les Apolloniens qui ne sont pas tous bons payeurs, commerçants fins et avisés au plus haut degré ont depuis longtemps appris à s’approvisionner en Europe. Beaucoup d’entre eux ont pour correspondants, des compatriotes établis sur la Côte qui sont eux-même en relations directes avec des commissaires de Liverpool ». p132

Les auteurs nous renseignent sur les différents rois qui se succéderont, sur l’organisation politique du royaume N’zima mais également  sur la lutte acharnée entre les puissances coloniales sur la côte; sur les débuts de la colonisation avec l’installation des premiers comptoirs notamment sous le règne du roi Peter ou encore sur le contrôle du négoce colonial par les N’zima alors qualifiés «  d’intraitables négociants ».

Les auteurs couvriront également la formation de l'ancienne colonie de la Côte d’Ivoire qui se traduit par une disqualification de la chefferie traditionnelle, la mise en place de l’organisation coloniale appuyée par des auxiliaires dits «indigènes».
Enfin, les auteurs nous parleront également du rôle de la civilisation N’zima sur le développement de Grand-Bassam puis de l’essor de la capitale à l’époque coloniale. 




L’histoire du peuple N’zima a été retracée, au-delà des sources orales, par des documents écrits incontestables tels que des traités, rapports des autorités administratives, différents accords, journaux de bord d’explorateurs portugais, français, anglais, hollandais , des lettres ou encore des études réalisées par des anthropologue tel que Maurice Delafosse. On retrouve des extraits de ces documents ou leur totalité dans leur version originale bien souvent suivie de leur déchiffrage qui se traduit par une version dactylographiée plus lisible. La diversité des sources est remarquables.

On retrouve également des portraits d'hommes et de femmes illustres qui ont marqué l’histoire de la ville, des  cartes postales , des plans, des informations sur les vagues successives d'immigration, qui ont, très tôt, fait de Grand-Bassam une ville cosmopolite. Il y a également des informations sur  l’histoire et l’origine des propriétaires de chacun des bâtiments qui sont présents dans la ville historique classée au Patrimoine Mondial matériel de l'Unesco. Certains ont été reconvertis: le marché aux légume est devenu la bibliothèque municipale, le bâtiment des  douanes et postes est devenu la maison du patrimoine culturel; certains abritent vendeurs ou restaurants, d’autres sont dans un état de délabrement tel qu’il est urgent que l’on fasse quelque chose ( Premier palais de justice de Cote d'Ivoire).

Ainsi au-delà de l’histoire des N’zima, c’est l’histoire de Grand-Bassam, première capitale de la Côte d’Ivoire que l’on découvre également à travers cet ouvrage.

Ce livre est également une invitation aux jeunes chercheurs, à s'inscrire dans la même dynamique en poursuivant et/ou en approfondissant ce travail de recherche majeur, venu combler un vide dans l'histoire des peuples qui ont constitué la Cote d'Ivoire.


8 déc. 2013

La saison de l'ombre - Léonora Miano

Romancière d'origine camerounaise, Léonora Miano, n'est aujourd'hui plus à présenter sur la scène littéraire francophone. Paru en 2005, son premier roman L'intérieur de la nuit, reçoit à lui tout seul, dès sa parution, plus de six prix. Son second roman: Contours du jour qui vient, reçoit le prix Goncourt des lycéens en 2006. En 2011, elle reçoit le Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire pour ses romans Blues pour l'Afrique et Ces âmes Chagrines. Avec au total , neuf romans à son actif, l'auteure vient de se voir décerner le Grand Prix du Roman Métis et le Prix Fémina pour sa dernière œuvre: La saison de l'ombre ( 2013).

Dès les premières lignes, l'auteure nous fait rentrer dans le vif du sujet. Des évènements graves viennent de se produire au sein de la communauté Mulango. Douze initiés se sont volatilisés au cours de la nuit où un incendie a embrasé une partie du village.  Personne ne comprend ce qui s'est passé. Où sont- ils ? Qui a provoqué l'incendie ? Les villageois sont dans la torpeur. Le lecteur est confus.

Après l'attaque, les mères et femmes de ces disparus sont regroupées et isolées, dans une case du village. Telles des pestiférées nul n'a le droit de les approcher. Elles ne peuvent en sortir, de peur que leur chagrin ou cette "malédiction" ne se reproduise et se répande dans le village. Tout le monde les ignore. Elles deviennent les bouc-émissaires parfait face à une situation qui dépasse l'entendement de cette communauté naïve, enclavée.

Toutefois, un matin, un évènement oblige le village à sortir de sa torpeur et à affronter les questions qu'ils ont tenté d'ignorer depuis les évènements, depuis trois semaines que ces femmes sont enfermées : l'apparition du Mwititi, de l'Ombre.

C'est le début du labyrinthe et des chemins étriqués dans lesquels l'auteure va nous emporter, au cœur de cette ombre et du mystère qui l'entoure.


Cette ombre c'est la "vérité" qui va pouvoir la dissiper. Mais comment obtenir la vérité lorsque l'on est replié sur soi-même ? Comment expliquer l'inexplicable ? Comment arriver à comprendre des évènements et des choses qui dépassent notre entendement ? Faut-il faire le deuil de ces disparus ,"ni mort, ni vivant" ?
Qu'est ce qui explique que l'équilibre du clan et celui de toute la région soit ainsi remis en cause ? Que les alliances et rangs ancestraux soient bafoués ? Que les relations jadis pacifiques laissent  place à des chasses à l'homme ? Est-ce ces "hommes aux pieds de poule" avec leurs "cracheuses de foudre" y sont pour quelque chose ?
Est ce que les ancêtres, l'esprit d'Éméné et Nyambe pourront aider les Mulangos à comprendre ce qui s'est passé ?

Pour tenter de la dissiper et éclairer aussi bien les personnages que le lecteur, l'auteure nous fera avancer en même temps que ces derniers. Tandis que pour le lecteur du XXIe siècle il s'agit de comprendre, imaginer l'impact de la traite de l'intérieur,  sur les sociétés africaines (afro-centré); pour les personnages il s'agit de comprendre afin de pour pouvoir aller de l'avant, survivre, tenter de se reconstruire, guérir les plaies béantes que ces disparitions ont créé mais surtout afin de pouvoir témoigner.

Témoigner devient un sacerdoce. La transmission devient une question de survie. Mais il ne peut y avoir transmission sans compréhension de ce qui vient de se passer. Ainsi les "survivants" dans l'espoir de libérer la communauté de cette ombre, vont se dépasser.  Ces derniers ont la survie de leur communauté entre leur mains, la mémoire de ce qui en reste.

Des personnages remarquables...

Tout comme ces derniers, Leonora Miano, tente de faire revivre ces peuples, ces morts, ces fils enlevés, ces villages terrassé à travers l'histoire de cette communauté fictive du Cameroun. C'était son devoir de transmission, de mémoire afin de se rappeler, ne pas oublier et tenter de donner une voie à ceux qui sont restés de l'autre côté de la rive.

La femme a une grande place dans ce roman, certaines sont des bouc-émissaires et victimes, d'autres reines et bourreaux; tandis que d'autres , au destin hors du commun sont habitées par un "esprit mâle", à l'image de la Reine Émené, fondatrice-ancêtre du clan, des Mulongo.

Pourtant au moment de la tragédie, le clan Mulango est dominé par un pouvoir patriarcal qui semble, au regard des évènements, avoir du mal à redonner sa place à la femme, si ce n'est l'accuser lâchement des maux qui se sont abattus sur la communauté. Mais il semblerait que l'esprit d'Émené se soit réincarné dans l'une des femmes du clan comme pour réparer cette injustice.

L'histoire est émaillée de référence et d'expériences mystiques et mystérieuses : rêves, visions, connections avec l'au-delà à travers des voix ou des envoyés : aides, mises en garde... Selon que l'on utilise ces pouvoirs ou qualités pour de bons ou mauvais desseins, selon qu'on les écoute ou pas, les personnages et le lecteurs auront tous de grandes surprises.

Au-delà de l'histoire de la traite, de l'histoire de l'ombre, ce roman est un puissant message d'espoir, incarnée par Bebayedi, ce nouveau monde, fait de syncrétisme, où tout le monde à sa place et peut s'exprimer. Le nouveau monde où l'on tente d'aller de l'avant en refusant de laisser l'ombre nous ronger et nous empêcher de construire ou reconstruire. L'endroit où une vie après la mort et la disparition est possible. Un exemple qui donne à ce roman une vocation universelle et atemporelle. "Ce n'est pas uniquement au-dessus de la case de celles dont les fils n'ont pas été retrouvés, que l'ombre s'est un temps accrochée. L'ombre est sur le monde. L'ombre pousse des communautés à s'affronter, à fuir leur terre natale. Lorsque le temps aura passé, lorsque les lunes se seront ajoutées aux lunes, qui gardera la mémoire de toutes ces déchirures? À Bebayedi, les générations à naître sauront qu'il avait fallu prendre la fuite pour se garder des rapaces. On leur dira pourquoi ces cases érigées sur les flots. On leur dira : La déraison s'était emparée du monde, mais certains ont refusé d'habiter les ténèbres. Vous êtes la descendance de ceux qui dirent non à l'ombre." p 137

30 oct. 2013

Les Manuscrits de Tombouctou : secrets, mythes et réalités - Jean Michel Djian

Lorsque le 25 Janvier dernier , les djihadistes qui se sont emparés du Nord Mali, ont perpétré un autodafé à la grande bibliothèque Ahmed Baba de Tombouctou, tout le monde a craint le pire. Cet événement à été l'occasion pour certains, d'entendre parler pour la première fois des Manuscrits de Tombouctou et des mythes qui entourent leur existence. Pour d'autres, il a constitué l'occasion d' impulser une prise de conscience sur l'importance de cette richesse culturelle, écrite, qu'il faut impérativement préserver et déchiffrer.

C'est à cette période que j'ai entendu parler du livre de Jean-Michel Djian, : les Manuscrits de Tombouctou, paru aux éditions JC Lattès en octobre 2012.
 Jean-Michel Djian est journaliste et auteur, entre autre de: Politique culturelle, la fin d'un mythe (Gallimard, 2005), d' Aux arts citoyens, De l'éducation artistique en particulier(Homnisphères, 2009) et d'une biographie, Ahmadou Kourouma (Seuil, 2010).
Les Manuscrits de Tombouctou contient principalement des contributions d'experts : historiens, écrivains,  philosophes tels que Doulaye Konaté, Mahmoud Abdou Zouber, Cheikh, Cheikh Hamidou Kane, Souleymane Bachir Ndiaye et de sublimes photos du photographe malien Seydou Camara.
Il s'agit d'un véritable voyage  dans cette région de l'Afrique, à travers l'histoire de ces ouvrages. Les auteurs nous parlent aussi bien de la manière dont ils ont été réalisés que de leur contenu, en passant par des informations sur les érudits, auteurs ces manuscrits.



Estimés à plus de 900 000, ils ont, pour la plupart, été réalisé entre le XIIIe, pour les plus vieux d'entre eux et le XIXe siècle. Les sujets qui y sont abordés sont vastes. On y trouve des traités politiques, de climatologie, de médecine... Des informations sur le cours du sel et des épices, les ventes, des actes de justice, des précis de grammaire. On y retrouve également des conseils sur les relations sexuelles, des mises en garde sur les méfaits du tabac, des explications sur les bienfaits de la prière en commun ou encore de la littérature notamment de la poésie et de la fiction. Des extraits, de manuscrits traduits sont présents dans le livre. Nous avons  par exemple le traité de Abdul Karim al-Maguly, conseiller de l'empereur Aski Mohamed, intitulé : "A propos des bon principes de gouvernement" datant XVe siècle. Il semble que la "genèse de cet écrit (soit) très similaire à celle du Prince de Machiavel" p76, essai écrit, beaucoup plus tard, au XVIIe siècle.

On retrouve ces manuscrits à Tombouctou, à Djenné au Mali, Chinguetti en Mauritanie ou encore Agadez au Niger. "Cette diversité des endroits où vous pouvez les trouver est l'expression de la connaissance nomade dans le XIVe siècle". Toutefois, il serait plus de 100 000 dans la seule ville de Tombouctou et sa région. On les retrouve dans des bibliothèques familiales, entassés par dizaine dans des coffres poussiéreux. Ils sont également nombreux à la bibliothèque Ahmed Baba, du nom du célèbre érudit de l'époque qui dès 1615, dans Échelle pour s'élever à la condition juridique des Soudanais réduits en esclavage, rejette le mythe de la malédiction de Cham en s'opposant à l'esclavage et à la déshumanisation de l'esclave.
Les auteurs nous parlent également de quelques uns des ces érudits, prolifiques, parfois issus d'une seule et même famille; comme la famille Kounta, à qui l'on doit à elle seule, plus de 500 manuscrits... Ce explique que certaines bibliothèques familiales soient si riches.

Ces manuscrits sont pour la plupart, rédigés en Ajami. Il s'agit de la transcription en alphabet arabe des langues vernaculaires de la région tels que le peul, le bambara, le Swahili, le  wolof ou  l'haoussa. Cependant, peu de personnes parlent ou comprennent l'Ajami aujourd'hui; ce qui rend leur déchiffrage difficile.

Au-delà de l'histoire de ces Manuscrits, les auteurs nous font replonger dans l'histoire même de cette région du continent, notamment de Tombouctou, cité florissante, qui au XVe siècle, à l'époque de l'Empire Songhaï , constitue le carrefour du sel et de l'or. Le commerce fervent connu par la région pendant deux siècles permettra l'éclosion d'un foyer intellectuel où se créeront, autour d'endroits emblématiques de la ville, telle que la mosquée de Sankoré ou encore la mosquée de Djingareyber, de nombreuses écoles, rassemblant dans leur ensemble près de 25 000 étudiants, venant de toute l'Afrique : de Fès, du Caire, de l'empire du Ghana... Ces élèves sont réunis devant des Ulémas, accompagnés de copistes, qui reproduisent fidèlement tout ce qui est dit.  D'après Jean Michel Djian "cette économie fondée sur la connaissance, organisé depuis des siècles, n'a pas d'autre équivalent dans d'autres régions de l'Afrique."

Mosquée de Sankoré à Tombouctou

Les auteurs nous parlent également des Empires qui se sont succédés, de Kankan Musa du Mali en passant par la dynastie des Askias de l'Empire Songhaï. Des échanges commerciaux, en passant par l'islamisation qui a joué un rôle important dans le rayonnement culturel de la région et sa production intellectuelle. L'auteur nous parle également de la vie politique et culturel. Des échanges entre la région et le Maghreb, l'Andalousie,  l'empire du Ghana et bien d'autres. Ils nous parlent également des premiers explorateurs occidentaux de la région : R. Caillé (1828), H. Barth (1853) et F Dubois (1896) et de leurs chroniques sur la ville mais également des premières chroniques africaines qui constituent les premières sources écrites sur l'histoire de l'empire du Songhaï : Le Tarikh-es-Soudan  et le Tarikh-el-fattach (XVème)... De personnages illustres issus de l'Université de Sankoré de Tombouctou comme Aben Ali, "un médecin formé à l'université de Sankoré de Tombouctou, qui suivra son maître Ysalguier, installé à Gao mais originaire de Toulouse, cité qu'il retrouvera à la fin de sa vie. Il ira s'installer en 1419 et restera dans l'histoire pour avoir, en cinq jours à peine, sauvé de la fièvre jaune le futur Charles VII alors que les médecins du rois l'avaient condamné..." p91
Ils nous parlent également des anciens alphabets africains : les hiéroglyphes égyptiens, le guèze éthiopien, le méroïtique soudanais, l'écriture Bamoun du Cameroun... ( voir vidéo à la fin de l'article)

Carte réaliseé en 1375 par le Catalan Abraham Cresques pour Charles V. Ces derniers tentaient de localiser le royaume du "Rex Melli"ou "roi de l'or" Kankan Musa.


Enfin, l'auteur aborde la question des forces internes et externes qui sont venues déstabiliser l'Empire et ont crée des dégâts irréversibles sur ce foyer intellectuel et sur le continent. Mais également de la question de la méconnaissance de cette richesse. Il nous donne des explications très intéressantes sur les raisons pour lesquelles, les africains eux-même puis l'idéologie africaniste occidentale fondée sur le mythe de la prévalence de l'oralité sur le continent africain, idée perpétuée et soutenue par des auteurs et penseurs africains, ont contribué à occulter l'existence de ces manuscrits et au manque d'intérêt pour leur contenu.

Cette méconnaissance maintien l'ignorance d'une partie de l'histoire de cette région pour les Maliens, les ouest-africains , les africains et le reste du monde. Aujourd'hui, il est important que des actions soient entreprises pour leur collecte, leur conservation, leur catalogage, numérisation , traduction et exploitation. Le docteur Mahmoud Abou Zouber, préconise  "la création urgente de groupe de recherche composé de spécialiste ouest-africains, maghrébins et d'autres horizons pour une exploitation scientifique de ces documents, qui renferment des faits nouveaux et inédits de la plus haute importance, et qui établissent ainsi la preuve que les Soudanais (les noirs) ont acquis une grande maturité culturelle qui leur permet d'écrire eux-même leur histoire et de spéculer sur le droit, la logique, la médecine, la théologie, l'astronomie et la grammaire." p145
 La mise en valeur et l'exploitation de ces manuscrits, remettraient définitivement en cause l'idéologie africaniste occidentale fondée sur le mythe dominant de l'oralité, le "propre" du continent africain, qui ferait de ce dernier un continent "a-historique". Ces manuscrits prouvent que l'oralité et l'écrit se sont longtemps cotoyés sur le continent.
Le déchiffrage de ces manuscrits est d'autant plus important dans un contexte où les africains tentent de se réapproprier les ressorts de leur historicité en tentant d'appréhender le passé , le présent et le futur, d'un point de vue "africanisé". À l'heure où à  Accra ou en Afrique du Sud, sont organisés des congrès sur la réappropriation de l'histoire du continent et notamment la question de "trouver un discours africain pour parler du passé", ces manuscrits pourraient certainement nous offrir des réponses et  pistes de réflexions...  
(Article de Jeune Afrique : Enseignement supérieur, se réapproprier l'histoire du continent: 


 La longue tradition orale, ne doit plus occulter la longue tradition écrite et méconnue du continent africain.



Vidéo intéressante : "Safi Mafundikwa:  Ingéniosité et élégance des ancients alphabets africains":