24 janv. 2014

Grand-Bassam métropole médiévale des N'zima - Association Abissa

Tenter de reconstituer l'histoire des N'zima est l'objectif que se sont donnés onze co-auteurs, tous chercheurs, co-dirigés par les Pr Niamkey Georges Kodjo(historien) et Niamkey Koffi Robert (Philosophe)  et tous originaires de Grand-Bassam; à travers la rédaction de Grand-Bassam, métropole médiévale des N'zima. Ces derniers, réunis au sein du comité de l'Abissa, ont tenté, avec des précisions remarquables de retracer l’histoire des N’Zima de Côte d’Ivoire dont l’expérience, bien distincte de celle des N’Zima du Ghana, à qui ont les associe de manière presque réductrice en leur prêtant bien souvent exclusivement des origines ghanéennes, est méconnue.

Lorsque le pays N’Zima (du Ghana), royaume unitaire, organisé depuis le XIXème siècle en une confédération regroupant les royaumes de Beyinlin et d’Adouambo se brise pour former le Ghana et l’actuelle Côte d’Ivoire, les N’Zima dit de Côte d’Ivoire occupent déjà cette région.  Toutefois on observera  des vagues de migration du royaume N’Zima du Ghana vers celui de la Côte d’Ivoire en raison des guerres fratricides et pressions. La plus célèbre d’entre elle est l’épopée de la Reine Pokou qui  arrivera au XVIII eme siècle dans la vallée du Bandama ( en 1750). C’est cette dernière qui alimentera l’idée selon laquelle les N’Zima sont « arrivés  comme ça  » du Ghana.

Ainsi , les auteurs nous renseigneront sur la réalité historique de la présence des N’zima à Grand Bassam, sur  le peuplement d'Assinie, en passant par Modeste, Port-Bouet, Treichville ou encore  Grand Lahou; territoire des N’zima que les explorateurs appelleront l’Appolonie en raison de la beauté, habileté physique mais surtout l'intelligence remarquable de leurs habitants qui fera de ces derniers des négociants  incontournable dans le commerce de la région. En effet , selon certains explorateurs : « Les Apolloniens , de très beaux hommes se signalaient par la coloration foncée de leur peau, leur taille élancée, et leurs attaches fines… » p115 
Ou encore « Les Apolloniens qui ne sont pas tous bons payeurs, commerçants fins et avisés au plus haut degré ont depuis longtemps appris à s’approvisionner en Europe. Beaucoup d’entre eux ont pour correspondants, des compatriotes établis sur la Côte qui sont eux-même en relations directes avec des commissaires de Liverpool ». p132

Les auteurs nous renseignent sur les différents rois qui se succéderont, sur l’organisation politique du royaume N’zima mais également  sur la lutte acharnée entre les puissances coloniales sur la côte; sur les débuts de la colonisation avec l’installation des premiers comptoirs notamment sous le règne du roi Peter ou encore sur le contrôle du négoce colonial par les N’zima alors qualifiés «  d’intraitables négociants ».

Les auteurs couvriront également la formation de l'ancienne colonie de la Côte d’Ivoire qui se traduit par une disqualification de la chefferie traditionnelle, la mise en place de l’organisation coloniale appuyée par des auxiliaires dits «indigènes».
Enfin, les auteurs nous parleront également du rôle de la civilisation N’zima sur le développement de Grand-Bassam puis de l’essor de la capitale à l’époque coloniale. 




L’histoire du peuple N’zima a été retracée, au-delà des sources orales, par des documents écrits incontestables tels que des traités, rapports des autorités administratives, différents accords, journaux de bord d’explorateurs portugais, français, anglais, hollandais , des lettres ou encore des études réalisées par des anthropologue tel que Maurice Delafosse. On retrouve des extraits de ces documents ou leur totalité dans leur version originale bien souvent suivie de leur déchiffrage qui se traduit par une version dactylographiée plus lisible. La diversité des sources est remarquables.

On retrouve également des portraits d'hommes et de femmes illustres qui ont marqué l’histoire de la ville, des  cartes postales , des plans, des informations sur les vagues successives d'immigration, qui ont, très tôt, fait de Grand-Bassam une ville cosmopolite. Il y a également des informations sur  l’histoire et l’origine des propriétaires de chacun des bâtiments qui sont présents dans la ville historique classée au Patrimoine Mondial matériel de l'Unesco. Certains ont été reconvertis: le marché aux légume est devenu la bibliothèque municipale, le bâtiment des  douanes et postes est devenu la maison du patrimoine culturel; certains abritent vendeurs ou restaurants, d’autres sont dans un état de délabrement tel qu’il est urgent que l’on fasse quelque chose ( Premier palais de justice de Cote d'Ivoire).

Ainsi au-delà de l’histoire des N’zima, c’est l’histoire de Grand-Bassam, première capitale de la Côte d’Ivoire que l’on découvre également à travers cet ouvrage.

Ce livre est également une invitation aux jeunes chercheurs, à s'inscrire dans la même dynamique en poursuivant et/ou en approfondissant ce travail de recherche majeur, venu combler un vide dans l'histoire des peuples qui ont constitué la Cote d'Ivoire.


8 déc. 2013

La saison de l'ombre - Léonora Miano

Romancière d'origine camerounaise, Léonora Miano, n'est aujourd'hui plus à présenter sur la scène littéraire francophone. Paru en 2005, son premier roman L'intérieur de la nuit, reçoit à lui tout seul, dès sa parution, plus de six prix. Son second roman: Contours du jour qui vient, reçoit le prix Goncourt des lycéens en 2006. En 2011, elle reçoit le Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire pour ses romans Blues pour l'Afrique et Ces âmes Chagrines. Avec au total , neuf romans à son actif, l'auteure vient de se voir décerner le Grand Prix du Roman Métis et le Prix Fémina pour sa dernière œuvre: La saison de l'ombre ( 2013).

Dès les premières lignes, l'auteure nous fait rentrer dans le vif du sujet. Des évènements graves viennent de se produire au sein de la communauté Mulango. Douze initiés se sont volatilisés au cours de la nuit où un incendie a embrasé une partie du village.  Personne ne comprend ce qui s'est passé. Où sont- ils ? Qui a provoqué l'incendie ? Les villageois sont dans la torpeur. Le lecteur est confus.

Après l'attaque, les mères et femmes de ces disparus sont regroupées et isolées, dans une case du village. Telles des pestiférées nul n'a le droit de les approcher. Elles ne peuvent en sortir, de peur que leur chagrin ou cette "malédiction" ne se reproduise et se répande dans le village. Tout le monde les ignore. Elles deviennent les bouc-émissaires parfait face à une situation qui dépasse l'entendement de cette communauté naïve, enclavée.

Toutefois, un matin, un évènement oblige le village à sortir de sa torpeur et à affronter les questions qu'ils ont tenté d'ignorer depuis les évènements, depuis trois semaines que ces femmes sont enfermées : l'apparition du Mwititi, de l'Ombre.

C'est le début du labyrinthe et des chemins étriqués dans lesquels l'auteure va nous emporter, au cœur de cette ombre et du mystère qui l'entoure.


Cette ombre c'est la "vérité" qui va pouvoir la dissiper. Mais comment obtenir la vérité lorsque l'on est replié sur soi-même ? Comment expliquer l'inexplicable ? Comment arriver à comprendre des évènements et des choses qui dépassent notre entendement ? Faut-il faire le deuil de ces disparus ,"ni mort, ni vivant" ?
Qu'est ce qui explique que l'équilibre du clan et celui de toute la région soit ainsi remis en cause ? Que les alliances et rangs ancestraux soient bafoués ? Que les relations jadis pacifiques laissent  place à des chasses à l'homme ? Est-ce ces "hommes aux pieds de poule" avec leurs "cracheuses de foudre" y sont pour quelque chose ?
Est ce que les ancêtres, l'esprit d'Éméné et Nyambe pourront aider les Mulangos à comprendre ce qui s'est passé ?

Pour tenter de la dissiper et éclairer aussi bien les personnages que le lecteur, l'auteure nous fera avancer en même temps que ces derniers. Tandis que pour le lecteur du XXIe siècle il s'agit de comprendre, imaginer l'impact de la traite de l'intérieur,  sur les sociétés africaines (afro-centré); pour les personnages il s'agit de comprendre afin de pour pouvoir aller de l'avant, survivre, tenter de se reconstruire, guérir les plaies béantes que ces disparitions ont créé mais surtout afin de pouvoir témoigner.

Témoigner devient un sacerdoce. La transmission devient une question de survie. Mais il ne peut y avoir transmission sans compréhension de ce qui vient de se passer. Ainsi les "survivants" dans l'espoir de libérer la communauté de cette ombre, vont se dépasser.  Ces derniers ont la survie de leur communauté entre leur mains, la mémoire de ce qui en reste.

Des personnages remarquables...

Tout comme ces derniers, Leonora Miano, tente de faire revivre ces peuples, ces morts, ces fils enlevés, ces villages terrassé à travers l'histoire de cette communauté fictive du Cameroun. C'était son devoir de transmission, de mémoire afin de se rappeler, ne pas oublier et tenter de donner une voie à ceux qui sont restés de l'autre côté de la rive.

La femme a une grande place dans ce roman, certaines sont des bouc-émissaires et victimes, d'autres reines et bourreaux; tandis que d'autres , au destin hors du commun sont habitées par un "esprit mâle", à l'image de la Reine Émené, fondatrice-ancêtre du clan, des Mulongo.

Pourtant au moment de la tragédie, le clan Mulango est dominé par un pouvoir patriarcal qui semble, au regard des évènements, avoir du mal à redonner sa place à la femme, si ce n'est l'accuser lâchement des maux qui se sont abattus sur la communauté. Mais il semblerait que l'esprit d'Émené se soit réincarné dans l'une des femmes du clan comme pour réparer cette injustice.

L'histoire est émaillée de référence et d'expériences mystiques et mystérieuses : rêves, visions, connections avec l'au-delà à travers des voix ou des envoyés : aides, mises en garde... Selon que l'on utilise ces pouvoirs ou qualités pour de bons ou mauvais desseins, selon qu'on les écoute ou pas, les personnages et le lecteurs auront tous de grandes surprises.

Au-delà de l'histoire de la traite, de l'histoire de l'ombre, ce roman est un puissant message d'espoir, incarnée par Bebayedi, ce nouveau monde, fait de syncrétisme, où tout le monde à sa place et peut s'exprimer. Le nouveau monde où l'on tente d'aller de l'avant en refusant de laisser l'ombre nous ronger et nous empêcher de construire ou reconstruire. L'endroit où une vie après la mort et la disparition est possible. Un exemple qui donne à ce roman une vocation universelle et atemporelle. "Ce n'est pas uniquement au-dessus de la case de celles dont les fils n'ont pas été retrouvés, que l'ombre s'est un temps accrochée. L'ombre est sur le monde. L'ombre pousse des communautés à s'affronter, à fuir leur terre natale. Lorsque le temps aura passé, lorsque les lunes se seront ajoutées aux lunes, qui gardera la mémoire de toutes ces déchirures? À Bebayedi, les générations à naître sauront qu'il avait fallu prendre la fuite pour se garder des rapaces. On leur dira pourquoi ces cases érigées sur les flots. On leur dira : La déraison s'était emparée du monde, mais certains ont refusé d'habiter les ténèbres. Vous êtes la descendance de ceux qui dirent non à l'ombre." p 137

30 oct. 2013

Les Manuscrits de Tombouctou : secrets, mythes et réalités - Jean Michel Djian

Lorsque le 25 Janvier dernier , les djihadistes qui se sont emparés du Nord Mali, ont perpétré un autodafé à la grande bibliothèque Ahmed Baba de Tombouctou, tout le monde a craint le pire. Cet événement à été l'occasion pour certains, d'entendre parler pour la première fois des Manuscrits de Tombouctou et des mythes qui entourent leur existence. Pour d'autres, il a constitué l'occasion d' impulser une prise de conscience sur l'importance de cette richesse culturelle, écrite, qu'il faut impérativement préserver et déchiffrer.

C'est à cette période que j'ai entendu parler du livre de Jean-Michel Djian, : les Manuscrits de Tombouctou, paru aux éditions JC Lattès en octobre 2012.
 Jean-Michel Djian est journaliste et auteur, entre autre de: Politique culturelle, la fin d'un mythe (Gallimard, 2005), d' Aux arts citoyens, De l'éducation artistique en particulier(Homnisphères, 2009) et d'une biographie, Ahmadou Kourouma (Seuil, 2010).
Les Manuscrits de Tombouctou contient principalement des contributions d'experts : historiens, écrivains,  philosophes tels que Doulaye Konaté, Mahmoud Abdou Zouber, Cheikh, Cheikh Hamidou Kane, Souleymane Bachir Ndiaye et de sublimes photos du photographe malien Seydou Camara.
Il s'agit d'un véritable voyage  dans cette région de l'Afrique, à travers l'histoire de ces ouvrages. Les auteurs nous parlent aussi bien de la manière dont ils ont été réalisés que de leur contenu, en passant par des informations sur les érudits, auteurs ces manuscrits.



Estimés à plus de 900 000, ils ont, pour la plupart, été réalisé entre le XIIIe, pour les plus vieux d'entre eux et le XIXe siècle. Les sujets qui y sont abordés sont vastes. On y trouve des traités politiques, de climatologie, de médecine... Des informations sur le cours du sel et des épices, les ventes, des actes de justice, des précis de grammaire. On y retrouve également des conseils sur les relations sexuelles, des mises en garde sur les méfaits du tabac, des explications sur les bienfaits de la prière en commun ou encore de la littérature notamment de la poésie et de la fiction. Des extraits, de manuscrits traduits sont présents dans le livre. Nous avons  par exemple le traité de Abdul Karim al-Maguly, conseiller de l'empereur Aski Mohamed, intitulé : "A propos des bon principes de gouvernement" datant XVe siècle. Il semble que la "genèse de cet écrit (soit) très similaire à celle du Prince de Machiavel" p76, essai écrit, beaucoup plus tard, au XVIIe siècle.

On retrouve ces manuscrits à Tombouctou, à Djenné au Mali, Chinguetti en Mauritanie ou encore Agadez au Niger. "Cette diversité des endroits où vous pouvez les trouver est l'expression de la connaissance nomade dans le XIVe siècle". Toutefois, il serait plus de 100 000 dans la seule ville de Tombouctou et sa région. On les retrouve dans des bibliothèques familiales, entassés par dizaine dans des coffres poussiéreux. Ils sont également nombreux à la bibliothèque Ahmed Baba, du nom du célèbre érudit de l'époque qui dès 1615, dans Échelle pour s'élever à la condition juridique des Soudanais réduits en esclavage, rejette le mythe de la malédiction de Cham en s'opposant à l'esclavage et à la déshumanisation de l'esclave.
Les auteurs nous parlent également de quelques uns des ces érudits, prolifiques, parfois issus d'une seule et même famille; comme la famille Kounta, à qui l'on doit à elle seule, plus de 500 manuscrits... Ce explique que certaines bibliothèques familiales soient si riches.

Ces manuscrits sont pour la plupart, rédigés en Ajami. Il s'agit de la transcription en alphabet arabe des langues vernaculaires de la région tels que le peul, le bambara, le Swahili, le  wolof ou  l'haoussa. Cependant, peu de personnes parlent ou comprennent l'Ajami aujourd'hui; ce qui rend leur déchiffrage difficile.

Au-delà de l'histoire de ces Manuscrits, les auteurs nous font replonger dans l'histoire même de cette région du continent, notamment de Tombouctou, cité florissante, qui au XVe siècle, à l'époque de l'Empire Songhaï , constitue le carrefour du sel et de l'or. Le commerce fervent connu par la région pendant deux siècles permettra l'éclosion d'un foyer intellectuel où se créeront, autour d'endroits emblématiques de la ville, telle que la mosquée de Sankoré ou encore la mosquée de Djingareyber, de nombreuses écoles, rassemblant dans leur ensemble près de 25 000 étudiants, venant de toute l'Afrique : de Fès, du Caire, de l'empire du Ghana... Ces élèves sont réunis devant des Ulémas, accompagnés de copistes, qui reproduisent fidèlement tout ce qui est dit.  D'après Jean Michel Djian "cette économie fondée sur la connaissance, organisé depuis des siècles, n'a pas d'autre équivalent dans d'autres régions de l'Afrique."

Mosquée de Sankoré à Tombouctou

Les auteurs nous parlent également des Empires qui se sont succédés, de Kankan Musa du Mali en passant par la dynastie des Askias de l'Empire Songhaï. Des échanges commerciaux, en passant par l'islamisation qui a joué un rôle important dans le rayonnement culturel de la région et sa production intellectuelle. L'auteur nous parle également de la vie politique et culturel. Des échanges entre la région et le Maghreb, l'Andalousie,  l'empire du Ghana et bien d'autres. Ils nous parlent également des premiers explorateurs occidentaux de la région : R. Caillé (1828), H. Barth (1853) et F Dubois (1896) et de leurs chroniques sur la ville mais également des premières chroniques africaines qui constituent les premières sources écrites sur l'histoire de l'empire du Songhaï : Le Tarikh-es-Soudan  et le Tarikh-el-fattach (XVème)... De personnages illustres issus de l'Université de Sankoré de Tombouctou comme Aben Ali, "un médecin formé à l'université de Sankoré de Tombouctou, qui suivra son maître Ysalguier, installé à Gao mais originaire de Toulouse, cité qu'il retrouvera à la fin de sa vie. Il ira s'installer en 1419 et restera dans l'histoire pour avoir, en cinq jours à peine, sauvé de la fièvre jaune le futur Charles VII alors que les médecins du rois l'avaient condamné..." p91
Ils nous parlent également des anciens alphabets africains : les hiéroglyphes égyptiens, le guèze éthiopien, le méroïtique soudanais, l'écriture Bamoun du Cameroun... ( voir vidéo à la fin de l'article)

Carte réaliseé en 1375 par le Catalan Abraham Cresques pour Charles V. Ces derniers tentaient de localiser le royaume du "Rex Melli"ou "roi de l'or" Kankan Musa.


Enfin, l'auteur aborde la question des forces internes et externes qui sont venues déstabiliser l'Empire et ont crée des dégâts irréversibles sur ce foyer intellectuel et sur le continent. Mais également de la question de la méconnaissance de cette richesse. Il nous donne des explications très intéressantes sur les raisons pour lesquelles, les africains eux-même puis l'idéologie africaniste occidentale fondée sur le mythe de la prévalence de l'oralité sur le continent africain, idée perpétuée et soutenue par des auteurs et penseurs africains, ont contribué à occulter l'existence de ces manuscrits et au manque d'intérêt pour leur contenu.

Cette méconnaissance maintien l'ignorance d'une partie de l'histoire de cette région pour les Maliens, les ouest-africains , les africains et le reste du monde. Aujourd'hui, il est important que des actions soient entreprises pour leur collecte, leur conservation, leur catalogage, numérisation , traduction et exploitation. Le docteur Mahmoud Abou Zouber, préconise  "la création urgente de groupe de recherche composé de spécialiste ouest-africains, maghrébins et d'autres horizons pour une exploitation scientifique de ces documents, qui renferment des faits nouveaux et inédits de la plus haute importance, et qui établissent ainsi la preuve que les Soudanais (les noirs) ont acquis une grande maturité culturelle qui leur permet d'écrire eux-même leur histoire et de spéculer sur le droit, la logique, la médecine, la théologie, l'astronomie et la grammaire." p145
 La mise en valeur et l'exploitation de ces manuscrits, remettraient définitivement en cause l'idéologie africaniste occidentale fondée sur le mythe dominant de l'oralité, le "propre" du continent africain, qui ferait de ce dernier un continent "a-historique". Ces manuscrits prouvent que l'oralité et l'écrit se sont longtemps cotoyés sur le continent.
Le déchiffrage de ces manuscrits est d'autant plus important dans un contexte où les africains tentent de se réapproprier les ressorts de leur historicité en tentant d'appréhender le passé , le présent et le futur, d'un point de vue "africanisé". À l'heure où à  Accra ou en Afrique du Sud, sont organisés des congrès sur la réappropriation de l'histoire du continent et notamment la question de "trouver un discours africain pour parler du passé", ces manuscrits pourraient certainement nous offrir des réponses et  pistes de réflexions...  
(Article de Jeune Afrique : Enseignement supérieur, se réapproprier l'histoire du continent: 


 La longue tradition orale, ne doit plus occulter la longue tradition écrite et méconnue du continent africain.



Vidéo intéressante : "Safi Mafundikwa:  Ingéniosité et élégance des ancients alphabets africains":


7 juil. 2013

Les aventures de Tôpé-l'Araignée - Touré Théophile Minan

Un soir, alors que je demandai à ma petite soeur Kadjéli (9ans) si elle connaissait les histoires de Kakou Ananzè l'araignée, elle me demanda à son tour si je connaissais les aventures de Tôpè-l'araignée. Je lui répondis "non". Elle est allée chercher le livre dans sa bibliothèque en me disant " Il faut que tu le lises, il est très très bien"...

Je l'ai dévoré en quelques heures.


On se surprend à sourire dès les premières lignes car l'auteur, sur un ton menaçant, nous explique les raisons pour lesquelles nous devrions nous estimer heureux de ne pas avoir vécu à l'époque du père de Tôpé, ce voleur... d'intelligence car "en fait l'intelligence est une richesse". Ainsi si vous étiez intelligent, vous risquiez de vous faire attaquer par ce dernier, qui vous aurait tout arracher, sans aucune pitié.  En effet, le père de Tôpè parcourrait le monde à la recherche des moindres parcelles d'intelligence qu'il gardait dans une gourde précieuse. Puis un jour à la suite d'un évènement fâcheux durant lequel "celui qui possède toute l'intelligence du monde" sera humilié; on réalisera que les efforts du père de Tôpè auront été vain car  l'homme le plus intelligent du monde est en réalité son fils: Tôpè-l'Araignée.






Ce constat sera confirmé tout au long des aventures de Tôpé . En effet, il utilisera son intelligence pour  sortir des situations cocasses ou dramatique auxquelles sa famille, son village, ou lui-même seront confrontés. Ces situations diverses, imposées par les génies, les conditions météorologiques ou encore des animaux mal intentionnés, sont l'occasion pour Tôpé de démontrer également sa malice, son humilité, son sens de la loyauté ou encore la compassion dont il fait preuve face aux problèmes des autres. Ses qualités sont d'autant plus remarquables qu'il est constamment confronté à Dissia-l'Hyène à l'égoïsme légendaire ; qui n'hésite pas à mettre sa famille, son village en danger pour satisfaire ses désirs. Ne respectant pas les traditions, bafouant les règles qui régissent la vie entre les animaux , il affecte dangereusement  la cohésion et l'équilibre entre les différentes espèces.

Dissia, en raison des conséquences désastreuses de ses actions nous rappelle qu'il faut développer les qualités de Tôpé pour favoriser l'accomplissement de soi et contribuer au bonheur de son entourage.

On trouve dans ce conte des enseignements d'ordres moraux sociaux, pratiques... L'auteur insiste notamment sur le rôle crucial des femmes dans le bon fonctionnement des familles et des villages dans leur ensemble.

Simple, plein d'humour et de malice tout en étant riche d'enseignements en tout genre, ce conte initiatique amènera aussi bien les enfants que les adultes, des villages ou des villes, à s'interroger sur les attitudes à imiter ou à rejeter, sur la façon d'appréhender l'adversité...

L'auteur nous livrera toutes les clés pour " être un "Tôpé""; expression que l'on utilise pour qualifier une personne rusée en pays Tagouana, au centre de la Côte d'Ivoire. 

19 juin 2013

Les pieds sales - Edem Awumey

C'est Akpedze une amie à moi, pour ne pas dire une sœur, qui m'a offert ce roman d'Edem Awumey. C'est un auteur qui comme elle, est né au Togo et vit aujourd'hui au Québec. Quand j'ai découvert ce qu'il y avait à l'intérieur du paquet , elle a dit " Tu vas pouvoir parler d'un auteur du Togo maintenant" ! C'était un gentil petit coup de pression ! (rires)

Je ne connaissais pas Edem Awumey. Pourtant, dès la parution son premier roman, il s'est tout de suite affirmé comme un écrivain de talent . En effet Port-Mélo, paru en 2006, remportera le Grand Prix Littéraire d'Afrique noir. Son deuxième roman, Les pieds sales, paru en 2009 a été retenu pour la sélection du prix Goncourt de la même année.

Les pieds sales ce sont les personnes qui "avaient les pieds crottés et blanchies par la boue et la poussière de toutes les routes qu'elles avaient courrues depuis là-bas"
Ce sont les migrants, les vagabonds poussés sur les routes , pour diverses raisons ; dans l'espoir de connaître des jours meilleurs. Bien souvent, ils se dirigent vers le Nord, en Occident, objet de tous les fantasmes.

Askia est un pied sale.  Son errance a commencé alors qu'il n'avait que cinq ans. À dos d'âne et accompagné de ses deux parents, ils fuyaient la sécheresse qui sévissait au Sahel.
À 47 ans, il erre toujours mais dans les dans les rues de Paris, cette fois, au volant de son taxi. La ville lumière n'est pour lui qu'un labyrinthe sinueux fait d'ombres fantasmatiques qui ne cessent de lui échapper à l'image de son histoire. En effet, Askia est hanté par un  fantôme, celui de son père qui a mystérieusement disparu quelques années auparavant en France. Askia accepte l'idée que son père les ait abandonnés. Mais il semble que le spectre de ce dernier et de sa disparition, ne veuille pas le lâcher. Tout le ramène à son passé, à ce père : Sidi Ben Sylla Mohamed. L'avenir d'Askia semble obstrué

"Tu lui ressemble, Askia. Si tu portais un turban, toi aussi , ce serait parfait. J'aurais l'impression que c'est lui qui est revenu, tout juste l'impression. Car il ne reviendra pas" lui disait sa mère.

"Embraye, Télémaque ! En route ! Pour toutes les raisons que tu veux!" lui dit son père disparu, lorsqu'il rêve.

Même les clients de son taxi lui parle de ce dernier.

Lorsqu' Olia, une jeune photographe Bulgare, monte dans son taxi, elle est tout de suite frappé par la ressemblance entre Askia et ce monsieur en turban qu'elle a photographié quelques années auparavant dans  Paris.Les deux personnages se lancent alors à la recherche de Sidi Ben Sylla Mohamed. 
Askia nourrit enfin l'espoir de pouvoir trouver des réponses à ses questions...

On assistera  à la naissance d'une amitié entre les deux personnages , autour de la figure de ce père.
Ils se sentent d'autant plus proche qu'Olia est elle-aussi une pieds sales, à l'histoire affligeante.
Alors qu'ils sont sur une piste sérieuse, les deux personnages seront rattrapés par leur histoire respective, par les actes posés sur les routes de leur pérégrination...



Ainsi, au-delà du mystère entourant la figure de son père. Askia est dans une véritable quête identitaire. La question "Qui es tu ?" reviens sans cesse...

Mais comment y répondre lorsque l'on a jamais vu son père auquel tous les commentaires nous ramènent ? Lorsque l'on est parti de chez soi depuis si longtemps que l'on n'ose plus y retourner ? Lorsque l'idée du retour  est plus angoissante que celle de continuer à vivre dans la misère, la pression et les menaces ? Comment y répondre lorsque l'on est sans papiers ?

Edem Awumey nous dépeint à travers la vie de ses différents personnages le calvaire d'un grands nombres de migrants : les compromis, la précarité, le racisme, la solitude mais surtout la question du retour ou au contraire de l'exil sans fin. Qu'ils fuient des régimes totalitaires, la misère économique ou  d'autres problèmes, ces personnes , sont souvent prêtes à tout pour partir de chez elle et atteindre la "terre promise". Pourtant, une fois arrivée sur place, la réalité est loin d'être celle qui avait été imaginée.

Certains se battront pour être accepté, pour pouvoir mener une existence décente et ne plus être considéré comme ces étrangers que l'on ne veut pas voir s'arrêter trop longtemps chez soi.

Pour d'autres, commencera une vie de désillusion de laquelle il sera difficile de se soustraire . Car, en effet, à moins d'avoir les moyens ,le courage d'affronter son passé, la situation que l'on fuyait, les changements dans le pays d'origine, le regard des autres; la question du retour restera inconcevable pour beaucoup. On est alors, malgré soi, obsédé par ce que l'on a laissé là-bas. On s'accroche à tout ce qui pourrait nous rappeler ce là-bas qui nous est à la fois si cher et effrayant.

On s'accroche aux photos par exemple. Elles ont une place importante dans ce roman. Les personnages s'accrochent aux visages qui y sont et les emporte partout avec eux. Elles sont comme un semblant de stabilité dans leur univers agité ou tout peut basculer. Elles leur permettent de retracer leurs pérégrinations, fixer leurs souvenirs, leur redonner le sourire ou leur rappellent tout simplement des événements ou période marquante de leur vie.

La question de la quête et de la migration revient tout au long du roman, à travers l'histoire des différents personnages mais également à travers les différentes références de l'auteur. En effet le roman est émaillé de références littéraire et historique qui le rendent intéressants mais complexe également. Askia est un Télémaque des temps modernes qui cherche , Ulysse son père. L'auteur fait également référence à Don Qui Chott  "Vous autres, chevalier errants, vivez en rêvant et rêvez en vivant". L'auteur mentionne l'histoire de l'empire du Songhaï et de l'un de ses rois "Askia Mohamed", l'exode des Éwe, peuple du Togo....

On ne peut donc se laisser aller pendant la lecture de ce roman et ce d'autant plus que l'histoire n'est pas linéaire. L'auteur alterne entre rêve et réalité, retour brusque dans le passé de ses différents personnages...

Les références à différentes villes, continents et histoires sont nombreuses. L'univers d'Askia semble alors atemporel. On oublie qu'il vit à Paris, qu'il vient du Togo où sévit une dictature... 
C'est tout simplement l'histoire d'un migrant, d'un homme qui veut donner un sens à sa vie...

C'est un roman à portée universelle.

L'histoire qui m'a le plus touchée est une histoire secondaire, celle de Monsieur Ali de Port-Saïd : " Il bougeait pour ne pas poser les fesses dans une gare avec le risque de prendre froid. Il vendait ses marrons de Gonesse à Boulogne, histoire de circuler. Et Port-Saïd s'éloignait de plus en plus, Port-Saïd et Abu Nuwas, alors il se fabriquait des pyramides en papier sur le boulevard Saint-Michel pour ne pas oublier..."